Par Christian Houdet, Général (2S) et Julie Rechagneux, master en Droit, pour defendre-la-defense.com – Jeudi 14 mars 2019

La situation mondiale est de plus en plus complexe, voire instable : retour des États-nations, imprévisibilité de la diplomatie américaine (remise en cause de l’accord nucléaire de 2015 avec l’Iran ; sortie des États-Unis et donc de la Russie du traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaires), cancer du terrorisme mondial et ses métastases que sont les attentats et les vagues d’immigration massive en Europe, déstabilisation de la Syrie, de l’Irak et de la Libye, confrontation possible (avec ou sans l’armement nucléaire) entre l’Iran et l’Arabie Saoudite, l’Inde et le Pakistan, la Chine et ses voisins…Face à ces multiples dangers, les peuples européens réclament plus de sécurité et de stabilité. Par leurs déclarations non suivies de faits, poussant leur volonté fédéraliste à son paroxysme, nos dirigeants militent pour une « Europe de la défense ».

L’Europe de la défense n’est qu’une chimère qui cantonnerait les pays européens dans une vassalité avec les États-Unis. En revanche, une défense de l’Europe par les nations souveraines s’avère l’alternative pour protéger les pays européens des menaces actuelles qui les concernent.

Il y a une volonté sécuritaire des peuples européens !
Le réveil des européens est notamment dû à la vague d’attentats terroristes qui s’est abattue sur l’Europe depuis 2015. Ils appellent de leurs vœux plus de coopération entre les nations en cas de situation de crise. L’organisation européenne ne remplit pas cette ambition. La facilité avec laquelle des terroristes se sont déplacés dans l’espace Schengen est bien significative de ce manque de cohésion entre les différents États européens. Parallèlement, les Européens ont pris conscience de la responsabilité de leurs gouvernants dans la déstabilisation de régimes Moyen-Orientaux comme en Syrie ou en Libye. En outre ils ne veulent plus de cette application à géométrie variable de règles démocratiques taisant les droits de l’Homme (Yémen, Arabie Saoudite…)

L’Europe de la Défense est une ambition fédéraliste nocive pour la défense française.
Le concept d’une Europe de la défense peine à émerger depuis 1952, date de l’abandon de la Communauté Européenne de la défense. Depuis la fin des années quatre-vingt-dix, l’intégration d’un pays dans l’OTAN (Organisation du Traité de l’Atlantique Nord) est – de fait – un préalable pour entrer dans l’Union Européenne. Rappelons ici que l’OTAN est totalement contrôlée par les États-Unis. Le 11 décembre 2017, suite aux positions du président américain Donald Trump, l’Union Européenne a donc officiellement relancé l’idée d’une Europe militaire par une « Coopération Structurée Permanente ». Ce graal institutionnel permettrait de développer des projets militaires communs. Parallèlement, la Commission Européenne pousse, depuis juin 2017, à la création d’un Fonds Européen de la Défense pour soutenir une recherche et une industrie de défense multinationale. Ce fonds est non-opérationnel et ne fait l’objet d’aucun accord entre États. En outre, il priverait les armées françaises de budgets conséquents.

Quand bien même une Europe de la défense deviendrait réelle, elle souffrirait de processus institutionnels lents et complexes avec un contrôle parlementaire permanent, une difficulté à trouver un consensus entre les États membres et une timidité dans l’emploi de la force militaire. Cette Europe de la Défense signifierait donc plus de fédéralisme, ce qui n’est pas à l’agenda de nombreuses nations européennes. L’arrivée au pouvoir, dans plusieurs pays, de gouvernements militant pour un retour des nations souveraines dans leurs choix est en contradiction avec ce fédéralisme improductif. La volonté sécuritaire des peuples européens ne doit pas être un prétexte pour les européistes d’imposer l’Europe de la Défense.

L’industrie militaire française n’a pas d’intérêt direct à l’existence d’une Europe de la Défense. Pire, les compromis avec une Allemagne qui augmente son budget militaire, nous mettent directement en concurrence et « sous tutelle » pour les exportations de certains matériels militaires obérant ainsi nos propres capacités. A ceux qui répètent que l’avenir passe forcément par l’Europe, on peut opposer une vérité simple : les principaux clients de la France en matière d’exportation d’armement sont extra-européens. Notre intérêt vital réside dans la préservation stratégique d’une base industrielle et technologique de défense forte.

Les USA s’inquiètent de l’autonomisation de l’Europe en matière de défense… S’inquiètent ou feignent de s’inquiéter… Angela Merkel a bien rappelé que la création d’une force d’intervention européenne serait un « pilier au sein de l’OTAN ». Katie Wheelbarger, chargée de la sécurité internationale au Pentagone, a précisé : « nous soutenons l’initiative européenne, à condition qu’elle soit complémentaire et n’enlève pas des activités et des besoins de l’OTAN ». Jens Stoltenberg, secrétaire général de l’OTAN, a déclaré « qu’il doit s’agir d’un complément, pas de remplacer l’OTAN ». Ne soyons pas dupes, l’Europe de la Défense ne nous libérerait pas de l’influence des États-Unis. Bien au contraire, cette influence ne cesse de progresser à mesure de l’extension de l’OTAN vers l’Est ; même l’Ukraine, slave, est candidate.

L’armée française, première puissance militaire de l’UE, n’a aucun intérêt à se lier encore plus aux États-Unis. Au contraire, sans quitter le conseil de l’Atlantique Nord, la France doit quitter à nouveau le commandement militaire intégré de l’OTAN et militer pour une transformation globale de l’OTAN actuelle. La France doit également développer, de nouveau, une diplomatie forte et indépendante en liaison avec ses alliés régionaux. Enfin, en interne, nos gouvernants français doivent retrouver la confiance de ses soldats, échaudés par l’humiliation faite au Général de Villiers et atterrés par les coupes budgétaires qui mettent leur vie en danger.

L’alternative est bien la défense de l’Europe par les nations souveraines.
Que ce soit par le biais d’accords bilatéraux ou multilatéraux, une coopération et une solidarité existent déjà entre différentes nations européennes. La défense des nations volontaires est déjà organisée autour de pôles ayant les mêmes intérêts. Quelques exemples non exhaustifs :

  • Inscrite dans le Traité de l’Élysée de 1963, la coopération militaire franco-allemande est fortement structurée et son périmètre d’action est très vaste. Il n’a servi à rien de plus la « germaniser » en signant le traité d’Aix-la-Chapelle en 2019, qui plus est sans débat ;
  • Les accords de Saint-Malo de 1998 et le Traité de Lancaster House de 2010 organisent la coopération militaire entre la France et le Royaume-Uni qui doit perdurer ;
  • La France et l’Italie coopèrent depuis les années 1980, notamment dans le domaine naval ;
  • Les accords de coopération de défense nordique (NORDEFCO) entre le Danemark, la Finlande, l’Islande, la Norvège et la Suède ont été signés en 2009 ;
  • Le groupe de Višegrad (Hongrie, Pologne, République tchèque, et Slovaquie) développe fortement la coopération dans le domaine de la défense depuis 2010.

On le voit donc : l’alternative existe et fonctionne. L’erreur est celle de l’inaction sous prétexte d’européanisation. D’autant que la volonté sécuritaire des peuples européens s’accompagne, en réalité, d’une volonté plus large de souveraineté et de fierté civilisationnelle. La Russie, vieille nation européenne doit être notre partenaire : l’Europe de « Gibraltar à l’Oural ».
Nos nations européennes ont la capacité et l’intelligence nécessaires pour coopérer librement entre elles. Face à des menaces communes, l’émergence d’un continent européen sécurisé, réside bien dans cette défense organisée entre les nations souveraines.