Par Louvois – pour defendre-la-defense.com – Samedi 12 mai 2018

« Guerre improbable, paix impossible» : cette citation bien connue de Raymond Aron (le Grand Schisme, 1948) n’a rien perdu de son actualité. Relancée en Europe où Patriot et Iskander se font face comme au bon vieux temps des Pershing et des SS-21 (mais si les missiles sont partout, les pacifistes, eux, ont déserté l’Ouest), la Guerre froide s’est progressivement étendue au Golfe où le retrait américain de l’accord 5+1 la durcit dangereusement.

Deux blocs s’y font face dans une posture aronienne : la guerre est improbable la paix, impossible mais, devons-nous désormais ajouter, le terrorisme est certain.

D’un côté, un triangle équilatéral est désormais pratiquement formé entre les Etats-Unis, l’Arabie et Israël. La menace commune plus que les intérêts faisant les meilleures alliances, c’est l’Iran qui est le ciment naturel de cette coalition improbable. Le Grand Satan est bel et bien l’Iran, comme la Russie l’est en Europe : les sanctions, sans cesse renforcées, sont là pour tenir en laisse (il n’y a pas d’autres mots) les pays tentés par un dialogue avec l’un et l’autre. L’objectif n’est pas de renégocier avec l’un un nouvel accord ni avec l’autre de gérer les frontières des deux mondes au mieux : il est, dans les deux, cas le changement de régime.

A sa tête, se trouve une Amérique du dollar (Trump), de la Bible (Pence) et du fusil (Bolton), trois civils qui, dédaignant les conseils avisés de leurs militaires (après McMaster, Mattis), replongent les Etats-Unis dans le néo-conservatisme unilatéral suicidaire de l’équipe de Bush (Cheney, Rumsfeld, Armitage) sur fonds de conflits d’intérêts. Cette vision binaire des relations internationales a pris la voie de la guerre sous les mandats des Bush avec les résultats que la France – encore lucide à cette époque-là – leur avait prédit à tous : les dictatures laïques, détruites, les minorités chrétiennes, massacrées et le salafisme, partout triomphant.

Avec Trump, elle prend désormais un visage nouveau : l’affairisme dont son gendre est l’une des figures de proue. L’image d’un Donald Trump égrenant un à un les milliards extorqués à l’Arabie dans le Bureau Ovale en est la consternante illustration. Dans la même veine, la récente surenchère du Congrès dans l’aide militaire à Israël, notamment sur les programmes de défense anti-missiles, participe du même emballement qui profite majoritairement au complexe militaro-industriel déjà dopé par un budget domestique de 716 milliards $ pour 2019 et une offensive à l’exportation partout visible. Si Charles Wright Mills, qui a vulgarisé le premier l’expression de « complexe militaro-industriel » (1956, The Power Elite) revenait dans le bureau ovale occupé par M. Trump, il ne serait guère dépaysé et y verrait certainement moins de clairvoyance chez Trump que chez Eisenhower…C.I.A, N.S.A, industrie d’armement, Bureau Ovale, tous ligués dans une croisade suicidaire face à laquelle résiste étonnamment de temps en temps le général James Mattis, décidément plus lucide que le reste de l’Administration malgré son surnom.

De l’autre, l’Iran. Régime mal connu et donc caricaturé à l’extrême, que veut-elle ? Profitant habilement des erreurs américaines, Téhéran a repris partout la main dans la région : à Damas, à Beyrouth, à Sanaa, à Bagdad, à Bahreïn; par milices interposées, elle se ménage un canal direct vers la Méditerranée. Ces cartes en main, elle poursuit trois objectifs.

D’abord et avant tout le respect de l’accord nucléaire du 14 juillet 2015 (Joint Comprehensive Plan of Action) : celui-ci a valeur de test de confiance et de pierre angulaire de la paix régionale. L’ordre international étant bâti sur des accords ou des traités, la remise en cause américaine doublée de sanctions dures (celles décidées en 2012) ne peut qu’amener les Iraniens à reprendre le chemin du nucléaire militaire et à renforcer leur coopération avec la Russie et la Chine. Le régime iranien renforcé sous la pression extérieure, des mesures efficaces et sans pitié de rétorsion iraniennes, et la sécurité d’Israël partout menacée : est-ce vraiment à cela que veulent arriver MM. Trump et Netanyahu ?

Ensuite, la question des missiles balistiques. A Téhéran, ce programme est considéré comme une arme de dissuasion conventionnelle : l’Occident ne peut exiger la renonciation de l’arme nucléaire et en même temps la fin du programme balistique : outre le fait que le second n’était pas dans l’accord sur le premier, il faut que l’Occident comprenne que cette double option « zéro », pour reprendre le langage de la Guerre froide, laisserait en effet l’Iran sans défense comme autrefois, l’Europe. Comme en Europe aussi, cette région peut vivre au rythme de la dissuasion mutuellement consentie : nucléaire en Israël, balistique en Iran. Si Israël veut continuer à vivre sous la doctrine de Menahem Begin (monopole nucléaire régional pour Tel-Aviv), alors il faut que l’accord 5+1 soit maintenu…Le Mossad qui connait cette équation, n’a certainement pas voulu le déballage médiatique auquel s’est livré de manière ridicule le Premier Ministre israélien ni vraiment appuyé la décision américaine de se retirer de l’accord 5+1.

Enfin, Téhéran a dévoilé fin février un plan régional de « grande réunion du Golfe persique », sorte d’OSCE régionale d’où personne ne serait exclu. Seul l’extrémisme saoudien l’empêche, la plupart des pays de la région étant prêts à étudier l’idée.Face à un GCC sous la coupe saoudienne, cette OSCE aurait au moins le mérite d’une diversité de vues et d’instaurer des mécanismes de régulation dont l’Arabie, obtuse et peu subtile, refuse la création.

Pour la France, écrasée entre le marteau américano-israélo-saoudien et l’enclume iranienne, que faire ?

Sa position est des plus inconfortables, faute de non-alignement : membre zélé de l’OTAN (expulsion de diplomates, patrouilles aux frontières de la Russie, discours virulent sur la Crimée et l’Ukraine qu’elle aide à réarmer), la France est menacée par les sanctions unilatérales des Etats-Unis, l’extra-territorialité de ses lois et la surenchère irresponsable du Congrès tant sur le plan économique que sur le plan de ses exportations militaires; elle est en même temps tenue en laisse par l’Arabie et les EAU avec des promesses de contrats jamais tenues comme la récente visite de MBS l’a largement démontré ou l’interminable négociation du Rafale aux EAU…Comme M. macron l’a dit en novembre à MBS : la France parle avec qui elle veut. Que le Président ne met-il pas maintenant cette sage doctrine en pratique ?

La posture ne suffit pas (ou elle est imposture comme on l’a vu avec MM. Sarkozy et Hollande), il faut passer à l’acte. Une visite à Téhéran maintenant s’imposerait si M. Macron voulait véritablement rompre les chaînes qui asservissent la France dans une double peine : ni marché et influence dans le Golfe, ni marché et influence en Iran…(la même équation vaut en Europe avec la Pologne, les pays baltes et la Roumanie et la Suède où la France, zélé membre de l’OTAN, n’aura aucun contrat dans la région). Mais comment rompre spectaculairement avec les Etats-Unis après les embrassades de la Maison Blanche ?

Paris aurait bien une carte à jouer : former avec Oman, le Koweït, l’Egypte, le Liban, voire le Qatar une coalition diplomatique qui refuse l’affrontement stérile dont personne ne sortira vainqueur. Le Caire plus que Doha, Mascate plus que Beyrouth peuvent aider Paris dans ce but, mais le néo-conservatisme du Quai d’Orsay qui imprègne encore tout le tissu des conseillers régaliens dans l’appareil d’Etat, ne veut pas d’une confrontation directe avec Washington et sa haine du Russe aveugle ses pensées, en Europe comme le Golfe.

Si une telle initiative ne donnait pas les résultats escomptés, alors, la France aurait le devoir d’assurer la sauvegarde ses intérêts nationaux qui sont principalement au nombre de deux.

Sa sécurité d’abord. Pour disposer de bons canaux d’information sur le terrorisme, il lui restaurer la liaison avec la Russie, l’Iran et la Syrie. Le renseignement français dépend trop des informations techniques américaines : les attentats qui émaillent le sol français démontrent que cette dépendance-là est malsaine. Il faut donc aller au plus près des sources du terrorisme salafiste. Seuls les Russes, les Syriens et les Iraniens les connaissent, avec les Turcs.

Ses intérêts stratégiques ensuite. Pour protéger son économie, les investissements (total) ou les contrats de ses entreprises (Airbus France), il lui est nécessaire de de mettre en place au plus vite les procédures de paiement bancaire afin d’échapper aux sanctions américaines. Si les néo-conservateurs préfèrent protéger les emplois américains par une politique de la double peine, il est du devoir de l’Elysée de protéger les emplois français.

Sans cela, les efforts de M. Macron pour sauver ce qui est derrière l’accord 5+1 seront vains et la France se verra infligée la double peine. Un tel traitement aurait une signification : déclassement.

En mai 1988, Georgyi Arbatov, président de l’Institut des Etats-Unis et du Canada à Moscou, déclarait à un journaliste américain de News Week : « Nous allons vous faire une chose terrible : nous allons vous priver d’ennemi ! ». C’était sans compter sur la fertilité idéologique intéressée des Etats-Unis qui ont en recréé trois – la Russie, la Chine et l’Iran -, au lieu de se focaliser sur le salafisme, seul ennemi des populations occidentales. Le terrorisme n’est ni russe, ni chinois ni iranien : il est aujourd’hui sunnite, financé par l’Arabie (comme MBS l’a reconnu) et armé par des Etats occidentaux irresponsables qui ont préféré protéger Al-Nosra (M. Fabius) que les communautés chrétiennes.

Alors, oui la guerre est improbable, la paix impossible, mais le terrorisme certain. Cette nouvelle équation des relations internationales, que les Etats-Unis ont inspirée, armée et poursuivie, est-elle dans l’intérêt dans la France ? Que la question doive être posée, est déjà inquiétant…