En juillet 2017 à Bamako, Emmanuel Macron s’est engagé à mobiliser la communauté internationale afin de soutenir la création d’une force militaire conjointe des pays du G5 Sahel (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger, Tchad). L’objectif était double pour la France, durcir la lutte anti-terroriste dans la zone et permettre à terme de réduire les effectifs déployés par l’opération Barkhane. Presque un an après, on peut s’interroger sur l’opportunité d’une telle initiative compte tenu de l’enlisement à craindre pour l’opération Barkhane et de l’Afghanisation du conflit comme l’a montré encore récemment l’attaque du samedi 14 avril contre les camps de la Minusma et de la force Barkhane à Tombouctou.

L’impasse est aussi diplomatique, les États-Unis et la France ayant annoncé le 11 avril que des enquêtes allaient être diligentées dans le cadre de l’ONU pour « identifier les maliens qui font obstacle à l’accord de paix » avec d’éventuelles sanctions à la clef. Ces accords dit « accords d’Alger » signés en 2015 entre le gouvernement maliens et les groupes armés rebelles ne convenaient en réalité à personne.
Malgré la pression exercée par la France au niveau international afin de financer le démarrage de cette force, son financement théorique sous forme de promesses a été assuré in extremis lors d’une dernière réunion à Bruxelles le 23 février 2018, l’Arabie saoudite se taillant la part du lion avec des arrières pensées que l’on imagine. Les raisons de cette retenue, de l’illusion de l’efficacité de cette force sont à la fois africaines et onusiennes et s’inscrivent également dans l’échec de la Stratégie globale de l’Union européenne de 2016 (SGUE). Cette situation préfigure ce que l’on peut déjà considérer comme un engagement africain irréfléchi d’Emmanuel Macron,

Les déficiences du G5 Sahel
La création du G5 Sahel en février 2014 n’a pas marqué une réelle volonté des Pays du Sahel de s’unir sur les questions de développement et de sécurité. Cet engagement correspond davantage à un besoin de continuer à bénéficier des aides financières de l’ONU et des bailleurs qui se focalisent principalement sur les projets multilatéraux. La Mauritanie qui contrôle ses frontières et dont la politique de lutte contre le terrorisme est une réussite, n’avait aucune raison de vouloir s’impliquer militairement dans la sécurité au Mali alors qu’elle considère que ce pays n’a pas fait les efforts suffisants jusqu’à présent. Le Tchad, dont l’armée qui est une référence, sert déjà au sein de la mission de l’ONU au Mali ainsi que dans une force régionale contre Boko Haram composée du Nigéria, du Niger, du Cameroun et du Bénin, n’avait pas non plus intérêt à s’investir plus en profondeur dans la zone sahélienne. Ces deux pays les plus aguerris militairement se sont donc engagés a minima et c’est une autre défaillance de cette force. En effet cette zone d’intervention est uniquement frontalière, limitée à 3 fuseaux (le fuseau Est de la frontière Niger/Tchad, le fuseau centre de la zone des 3 frontières Burkina Faso/Niger/Mali et le fuseau ouest de la frontière Mali/Mauritanie). Les forces du G5 sont autorisées à agir 50 km de part et d’autre des frontières, mais pas au-delà. Autrement dit la Mauritanie et le Tchad ne font que renforcer la sécurité à leur propre frontière, le Burkina Faso, le Niger et le Mali, les 3 armées les plus faibles, assurant le principal dans la zone des 3 frontières, la plus sensible. Cette situation a d’ailleurs amené l’armée sénégalaise, qui n’appartient pas au G5 sahel, à intervenir en janvier dans la région de Mopti, au centre du pays, afin de pallier une déficience de l’armée malienne après une attaque terroriste (voir carte ci-dessus).
Autre élément probant de cette déficience, le projet de plate-forme de coopération en matière de sécurité, structure rattachée au G5 Sahel et portée par la France qui végète depuis 2014. On en est à la recherche du « partage des tâches » pour rendre opérationnelles les plate-formes de coopération en matière de sécurité de chaque Pays. C’est dire la vitesse à laquelle cela avance ! Enfin, l’absence de l’Algérie dans ce dispositif, pays incontournable dans la région, empêchera la réussite de la mise en œuvre de cette force militaire commune.

Les réticences de l’ONU et des États-Unis
Par la résolution 2359 du 21 juin 2017, le Conseil de sécurité de l’ONU s’est félicité du déploiement de la Force conjointe du G5 Sahel sans toutefois accepter de participer directement à son financement malgré l’insistance de la France, les États-Unis et la Grande Bretagne y étant opposés. La Minusma (force de l’ONU déployée au Mali), enlisée, consacre par ailleurs de plus en plus de moyens à s’auto-protéger. Les ambassadeurs du Conseil de sécurité se sont rendus sur zone en octobre. Si l’on en croit un rapport interne de l’ONU, la Mauritanie était le Pays le plus en retard dans le déploiement du G5 Sahel, les travaux du quartier général de ce secteur, dans la localité de N’Beik, n’avaient toujours pas commencé et le bataillon requis pour rejoindre la force militaire conjointe n’avait pas été identifié. Ce pays ne disposait pas non plus d’officier de liaison à Mopti, au Mali, dans le centre de commandement du G5. On comprend dès lors les réticences onusiennes. Finalement, il aura fallu attendre le 08 décembre pour qu’un simple appui opérationnel et logistique de la Minusma soit décidé, prévoyant notamment les évacuations sanitaires, uniquement sur le territoire malien et à la condition que cela n’entrave pas les actions de la Minusma. C’était l’option la plus basse proposée par le secrétaire général de l’ONU.

L’échec d’une stratégie commune de l’UE
Dans ces conditions, l’Union européenne (UE) aurait pu considérer que la défection américaine et onusienne sur ce projet constituait une opportunité de montrer sa cohésion et son entente sur une stratégie de sécurité pour le Sahel, il n’en a rien été. Pourtant, la  Stratégie globale de l’Union européenne (SGUE) adoptée en 2016 aurait dû l’y inciter. Un des objectifs de cette stratégie est « le maintien de la paix et de la sécurité des citoyens de l’Union sur son territoire. Cela passe notamment par assurer le maintien de la paix et de la sécurité en dehors de l’Union européenne ». Le poids du passé a peut-être aussi joué. Les européens ont été échaudés dans les années 2000 par la proposition française d’européaniser sont concept de Renforcement des capacités africaines du maintien de la paix (RECAMP) qui n’avait pas fait ses preuves, en le remplaçant par un EURO RECAMP. Ce-dernier a servi comme outil au service de l’Union africaine pour l’aider à valider le concept de force africaine en attente (FAA) qui date de 2004, force africaine qui se fait toujours attendre en 2017. Elle aurait été tellement utile en janvier 2013 lors de l’opération française Serval au Mali. Il y a donc de quoi réfléchir et refroidir les ardeurs. L’UE considère aussi qu’elle est déjà partie prenante dans son engagement sahélien. Il existe depuis 2013 une Mission d’entraînement et de formation européenne, l’EUTM, qui a déjà formé 12.000 militaires maliens (sur un total de 30.000). L’EUTM compte 500 soldats européens, l’Allemagne, l’Espagne et la Belgique fournissant chacun une centaine d’hommes. Il s’y ajoute l’EUCAP-Sahel-Mali, autre mission européenne qui forme les cadres de la police et de la gendarmerie.

Le couple franco-allemand a lui aussi raté l’occasion de s’affirmer en matière de défense commune contre le terrorisme islamiste. La tradition allemande est celle d’un refus de la coopération militaire avec les Pays africains, comme c’est le cas avec son agence de coopération civile, la GIZ, qui développe des projets avec les polices africaines francophones mais refuse obstinément d’en faire autant avec les gendarmeries africaines ! Même si cela a un peu évolué avec la situation au Mali, sa participation se concentre principalement dans un appui logistique et en modules de formation, ainsi qu’au sein de l’ « alliance pour le Sahel », initiative lancée le 13 juillet dernier par le Président Macron et la chancelière Merkel, destinée à financer la partie appui au développement du G5 Sahel. Par ailleurs, l’Allemagne, en proie à une situation politique intérieure instable, pousse donc mollement avec un financement de seulement 8 millions d’euros pour la force conjointe. Elle est aussi favorable à une implication accrue de l’UE à travers la mobilisation des ressources de la Facilité Africaine de Paix adossée elle-même sur les financements du Fonds Européen de Développement, mais qui est secondaire.

Les européens doutent aussi clairement de la capacité de réaction de la force conjointe face à un ennemi bien armé, mobile et déterminé, de véritables combattants issus du milieu. Ayons en mémoire la débâcle de l’armée malienne à Kidal en mai 2014. Les européens ont aussi été échaudés dans le passé par les exactions commises contre la population touareg, ainsi que la corruption et les trafics en tout genre dont souffre la réputation de cette armée malienne. Emmanuel Macron avait imploré le 04 juillet à Bamako les chefs d’État du G5 à prouver l’efficacité des troupes afin de convaincre les partenaires de l’utilité de cette force. Un exercice a bien eu lieu pendant neuf jours entre octobre et novembre derniers, aux confins des frontières du Mali, du Niger et du Burkina Faso. Celui-ci n’a pas donné lieu à des combats contre les différents groupes jihadistes et le premier retour d’expérience opérationnel évoque des différences notables dans la pratique des armées impliquées. Le Tchad s’est déclaré disposé à mettre son expérience militaire au bénéfice des autres contingents des Pays membres pour qu’il y ait une harmonisation des tactiques et des manœuvres au sein de la force G5 Sahel, après harmonisation des stratégies de sécurisation des frontières respectives. Autrement dit, l’opérationnalisation de cette force conjointe est encore loin d’être une réalité. On peut constater sur ce sujet, qu’Emmanuel Macron s’est fourvoyé lors de son discours à Ouagadougou, en indiquant que cet exercice avait été positif, comme pour se donner du courage et encourager les bailleurs à se lancer dans l’aventure.

Conclusion
Plus de quatre ans après l’absence totale de soutien apporté à la France par l’UE lors de l’opération Serval au Mali, il est illusoire de croire que cette force militaire conjointe africaine prendra en charge l’essentiel des opérations militaires au sol contre les groupes terroristes. Son financement a été théoriquement assuré pour un an seulement, sans aucun engagement au-delà. La réduction de la « voilure » de l’opération Barkhane, souhaitée par d’Emmanuel Macron, ne pourra pas être possible sauf à prendre le risque d’un abandon de cette force à son sort. Peut-être même devra -t-elle être augmentée dans le pire des cas. D’autant que le 16 septembre 2017, Ayman al-Zawahiri, le chef d’Al-Qaïda s’est adressé aux Africains et les a appelés à combattre la France qu’il accuse de revenir en Afrique et il a été entendu par les chefs terroristes. En effet, les deux mouvements les plus importants, l’Etat islamique dans le grand Sahara (EISG), dont le chef Abou Adnan Walid Sahraoui a fait allégeance à l’organisation État islamique et le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), dirigé par le Malien Iyad Ag Ghali qui a fait allégeance à al Quaida viennent de décider d’unir désormais leurs forces afin de mener ensemble des opérations et dégager des stratégies communes de guérilla, en réaction à l’initiative française. Rajoutons que près de 6 000 Africains ayant combattu au Moyen-Orient avec Daesh pourraient revenir en Afrique, selon le commissaire de l’Union africaine pour la paix et la sécurité.
Seule une intervention forte auprès de l’Algérie, pays qui n’a pas pu ou pas voulu s’inscrire dans cette initiative française et qui a même déclaré qu’il était opposé à la création de cette force, permettrait d’envisager une solution politique et diplomatique à la situation dans la zone sahélienne. C’est à cette seule condition que pourrait être envisagée une vigoureuse coalition militaire internationale comme en Irak et en Syrie, même si l’étendue du territoire, supérieure à l’union européenne, n’est pas sans poser quelques difficultés.